JAMAIS LE MONDE N'EST AUSSI BEAU QUE VU AVEC DES YEUX D'ENFANT
Avec une profusion de couleurs, un enchevêtrement de personnages et une multitude de symboles, les tableaux de Natalia Bikir regorgent de la même luxuriance que les portails des cathédrales médiévales, les retables mexicains, les autels baroques des églises de Bavière, les tapisseries flamandes ou les icônes byzantines.
Peinture polychromique qui préfère l'organisation de l'espace au tracé rigoureux de la ligne, l'illusion lyrique au constat objectif et privilégie le rêve plutôt que la raison.
Comme les grands bâtisseurs du Moyen-âge, Natalia Bikir sait qu'il n'y a pas de sacré sans démesure, de générosité sans exubérance et que les lois du coeur ignorent la parcimonie et le calcul.
Son refus du vide et du géométrique semble pressentir les dangers de l'austérité et témoigner d'une méfiance pour le dépouillement qui, bien souvent, n'est que le prélude à l'oubli et le début du détachement.
Sa peinture est l'expression d'un tempérament et d'une culture : elle communique immédiatement toute la chaleur de l'âme.
Effectivement, Natalia est d'un pays, la Moldavie, longtemps à la limite des empires romain puis byzantin, polono-lituanien, russe et ottoman, un minuscule pays qui a subi de nombreuses influences mais qui a su jalousement conserver ses traditions et ses particularités.
Tous ses tableaux sont ancrés dans ce pays.
Ils sont empreints de la ferveur mystique des monastères qui ponctuent le paysage, de la chaleur colorée et joyeuse des fêtes de village où, au son des violons et dans le déchaînement des danses, les coeurs s'enflamment, le sable vole, la joie communicative embrase la steppe.
Natalia transporte en elle ce pays, témoigne de sa permanence à travers les innombrables accidents de l'Histoire et de son indéfectible joie de vivre au-delà de toutes les tragédies et de la folie dévastatrice des hommes.
Ses peintures racontent ce pays mais sans nostalgie parce que ce n'est pas un paradis perdu, mais une force qu'elle porte toujours en elle et qui inspire sa création.
Tout son travail puise dans l'art populaire local mais ses nombreuses années passées à l'Académie des Beaux Arts ont développé son talent de coloriste, sa maîtrise de la technique et lui ont apporté une virtuosité d'exécution qui lui permet d'exprimer ses visions personnelles.
De l'art populaire local elle a gardé le foisonnement des motifs mais elle a pris des distances avec la figuration naÏve et a donné naissance à un univers symbolique, onirique ponctué de touches surréalistes.
En elle se trouve le coût de la profusion des couleurs que, dans son pays, l'on dispose partout, sur les vêtements de fête, sur les maisons, pour rendre la vie plus jolie et exprimer cette joie de vivre que l'on porte en soi.
Mais sa palette à elle décline des teintes plus subtiles et joue d'une multitude de demi-tons. D'une tuile à l'autre, elle exprime une richesse chromatique infinie.
Le lapis-lazuli qu'elle broie et intègre, les pigments naturels qu'elle dose savamment et la poudre d'or qu'elle utilise rendent encore plus délicats ses coloris et leur donnent la profondeur énigmatique des mystères. Dans quelques toiles, on quitte le pays de son enfance pour entrer à l'intérieur de palais gothiques où les personnages semblent évoluer sur l'échiquier du Temps : vision rêvée d'une époque où l'art de vivre se conjuguait sur le mode du raffinement et de la délicatesse.
Mais le grand thème qui traverse toute l'oeuvre de Natalia, ce sont les femmes. Elles sont omniprésentes, madones, villageoises, femmes entre elles, femmes en maternité triomphante...
Les femmes occupent tout l'espace et, placées dans un halo lumineux, se confondent et intègrent tout ce qui les entoure : leur vêtement déborde sur le décor et elles ne sont plus que des formes englobant les autres formes qui les environnent.
Elles sont l'unité du monde, sa force et sa stabilité.
Qu'elles participent aux grandes fêtes populaires traditionnelles, aux scènes du quotidien ou à des rituels mystérieux, les femmes règnent comme des puissances de la sérénité, des forces de la tradition, des témoins de la transmission, des gardiennes de la mémoire.
Les hommes ne sont pas exclus, ils sont seulement 'hors-champ". Ils ne sont pas le sujet au tableau. Seule la présence des enfants les suggèrent : ils ont été là, à un moment, dans la vie, le résultat en témoigne mais ils n'ont pas leur place dans le tableau.
Peindre les hommes, ce serait accepter de faire entrer leur monde à eux, leur folie meurtrière, leurs excès, ce serait rompre l'harmonie.
Si Natalia ne leur donne pas de place dans ses tableaux, peut-être est-ce parce qu'elle veut oublier leur violence, les ravages des idéologies dévastatrices qu'ils s'ingénient à mettre en place.
Tout ça, elle a connu.
Elle vient d'un pays traversé par les grands massacres totalitaires, toutes les terreurs...
Visiblement sa peinture préfère se référer à un temps Mythique où les femmes étaient gardiennes de la vie, organisatrices des grandes célébrations, occupées à transmettre plutôt qu'à combattre.
Sa peinture est un refuge où la tendresse peut circuler, un la lumière rayonne sur les visages, où tout danger est écarté, où humains et animaux baignent dans l'univers apaisant de la fraternité complice.
Totalement occupées à préserver le monde contre toutes les fureurs, gardiennes de la sagesse et grandes prêtresses de la tendresse, les femmes maintiennent le monde en équilibre et veillent à ce qu'il reste vivable.
Là est peut-être le privilège et la vocation de l'art : construire des contrées idéales, proposer une vision du monde tel qu'on aimerait qu'il soit plutôt que tel qu'il est.
Tel semble être te parti-pris de Natalia qui évolue à travers ses tuiles dans un monde de contes et de légendes, et qui continue à privilégier le regard d'enfant qu’elle n'a jamais tenté de faire taire en elle.
Le monde apparaît alors à travers le prisme de l'enfance, avec sa poésie, sa tendresse, ses rêveries, paré de merveilleux. Dans son monde à elle, les moutons peuvent être rouges, les chats bleus, ou l'inverse en tout cas, tout se passe sous le regard bienveillant des oiseaux bleus du bonheur.
Alors, l'escargot posé sur la main de l'entant peut bien aussi gros que lui puisque nous sommes dans un monde où la réalité est bien moins importante que tout ce qu'on peut imaginer.
Au pays des songes enfantins, le rêve prend le pas sur la raison et triomphe.
Pas étonnant alors qu'elle ait choisi "Toudora" comme titre de son exposition, en hommage à sa grand-mère : c'est l'être par excellence pour lequel on restera indéfiniment l'enfant qu'on a été.
Cette enfant qu'elle a été un jour semble diriger le pinceau de Natalia, mais ce n'est seulement qu'une part d'elle-même.
Revient en leitmotiv, sur beaucoup de ses toiles, une jeune femme chevauchant un cheval rouge : elle est toujours au milieu des femmes, ces gardiennes de la tradition, mais elle prend son envol.
Battante, elle Sait qu'il lui faut suivre son chemin, que sa vie doit emprunter d'autres voies. Le cheval rouge est, comme le fil de la même couleur, destiné à la mener vers son destin.
Et elle sait bien que pour parcourir ces voies nouvelles, pour conquérir sa liberté, il faut sortir de l'enfance. Tout au moins partiellement : simple compromis avec la vie qui n'exige pas pour autant que l'on renonce totalement à soi.
Aussi la vie, quelquefois, sait.
Avec cette belle jeune femme lumineuse, illuminée de l'intérieur par les visions d’enfant qu'elle laisse vivre en elle, être généreuse et préserver ses innocences enfantines : bien qu'elle maîtrise à la perfection, sa langue d'adoption, il lui arrive, sans le vouloir, de jouer avec les mots comme elle joue avec les couleurs.
Voulant parler de " ces petits insectes rouges avec des taches noires qui s'envolent au creux de la main ", les " burburuza " de son pays, je l'ai entendue les nommer " cocochinelles " ...
C'est sa manière à elle de rendre le français plus poétique et plus conforme, dans ses sonorités, avec le pointillisme de la carapace, de nommer les choses comme elles le seraient si on laissait aux enfants la responsabilité du vocabulaire.
Natalia est porteuse, et son nom l'indique littéralement, d'une " bonne nouvelle ". La bonne nouvelle c'est certainement qu'il y aura toujours de l'espoir tant que les humains sauront regarder le monde avec des yeux d'enfant et que les femmes garderont le secret de la magie des choses.
Alain Hardel